dimanche 17 novembre 2013

Des relations acausales au réveil de Kernunos

" L'exception confirme la règle" dit-on. Mais il semblerait surtout que l'exception confirmât que la règle, soumise à la logique de cause et d'effet, n'est elle-même qu'une réalité statistique. Presque tous les phénomènes et tous les événements qui donnent un sens à notre existence lui échappent: analogies, symboles, presciences, lieux et moments talismaniques, qui se situent hors des lois communes de l'espace et du temps.
 
L'esprit scientiste, plus que véritablement scientifique, se contente de classer ces phénomènes dans la vague rubrique du "hasard", manifestant par là même un choix moral prétentieux à dire ce qui doit être tenu pour important ou pour négligeable. Pour important, ce qui s'inscrit dans une statistique, ou une sorte de macro-économie du réel, pour négligeable, tout le reste, c'est-à-dire l'infime et l'immense. Il s'ensuit ce monde carcéral, utilitaire et puritain où cette morale de la médiocrité prétend nous faire vivre, - mais en vain.

Les êtres humains n'existent pas dans une statistique. Le fait même d'exister est non-statistique. Les relations qu'ils établissent avec d'autres êtres humains et le monde plié ou déplié en des espace-temps variables, est constitué, pour l'essentiel, d'exceptions et de corrélations acausales, que l'on pourrait dire magiques.
 
Le temps linéaire, ce temps d'usuriers, ce temps du travail à la chaine, ce temps de banquiers et d'exploiteurs, est une abstraction pure, à laquelle, littéralement, rien ne correspond. Ce monde sans correspondance creuse un redoutable néant dans l'âme, - que les Modernes feignent de pouvoir combler par des techniques de communication, - mais alors ce sont les machines qui communiquent entre elles par l'entremise des hommes.

Un libre-arbitre souverain nous appartient cependant de consentir ou non à vivre dans ce simulacre. Laisser le monde advenir en soi pour le transfigurer, ou s'en exclure, devant un écran, dans ce "cauchemar climatisé" que sera le monde parfaitement "globalisé". Un livre, qui vient de paraître, Le réveil de Kernunos, de Jean-Paul Bourre, donne à la possibilité de ce choix une réponse arthurienne.

                                                                     Luc-Olivier d'Algange

Le réveil de Kernunos, éditions Alexipharmaque
www.alexipharmaque.net

vendredi 15 novembre 2013

Malcolm de Chazal.

Malcolm de Chazal, un phénoménologue à l'état sauvage


Il existe différentes sortes de livres. Ceux que l'on étudie dans la boiserie des bibliothèques, ceux que l'on emporte avec soi dans le verdoiement des forêts, ceux, enfin, qui nous emportent là où bon leur semble, au point de nous faire oublier où nous sommes et qui nous sommes.

L'œuvre de Malcolm de Chazal appartient d'emblée à toutes ces catégories. Aussi prompte à alimenter les cogitations structurales d'un Raymond Abellio qu'à porter à l'incandescence des songeries chamaniques, aussi audacieuse dans ses spéculations métaphysiques qu'enracinée dans le sensible dont elle réveille en nous les pouvoirs d'étonnement et de merveilleux, cette œuvre phénoménologique, cosmogonique, poétique et mystique échappe à toutes les règles et à tous les genres. Sans doute n'y eut-il point, depuis Novalis, une tentative aussi magistrale de réinventer la "grande herméneutique", celle de la nature et des choses, avec l'intuition de l'aruspice conjuguée à la virtuosité du poète.

Comment être au monde ? La Vie filtrée de Malcolm de Chazal répond à cette question non par des hypothèses, des raisonnements mais par des "répons" qui changent la nature même de l'entendement humain. Nous autres, Modernes, passons notre temps à croire que nous raisonnons alors que nous ne faisons de ratiociner (et médiocrement) dans le vide. Nous voyons le monde comme un spectacle dont nous nous croyons retranchés. Nous oublions que notre esprit, notre âme et notre corps ne sont rien d'autre que des organes de perception et que toute pensée qui nous vient ne vient pas de nous mais du monde. Mais nous vient-il encore des pensées ? Et qu'est-ce qu'une pensée ? En quoi pèse-t-elle sur notre âme ou l'allège-t-elle ? Malcolm de Chazal, qui ne croit ni en l'intelligence humaine réduite à ses propres pouvoirs, ni en la raison, s'efforce de capter l'influx de l'intelligence du monde telle qu'elle se manifeste dans les nervures les plus subtiles de la vie intérieure et de la vie extérieure, - qui n'en font qu'une.

L'intelligence, pour Malcolm de Chazal, n'est pas une faculté mais une possibilité. "L'homme, en essence, n'étant pas intelligent, ni ne se faisant intelligent, mais étant fait intelligent pas l'Influx, par la pénétration de l'Invisible..." On se souviendra ici de la phrase de Schelling: " Le Je pense donc je suis, est depuis Descartes, l'erreur fondamentale de toute connaissance. Le penser n'est pas mon penser, et l'être n'est pas mon être car tout n'appartient qu'à Dieu ou à l'univers".

De même que Claudel parlait, à propos de Rimbaud, d'un mysticisme à l'état sauvage, on pourrait dire, de Malcolm de Chazal, qu'il fut un phénoménologue à l'état sauvage. Là où le phénoménologue universitaire de heurte à d'infinies difficultés, Malcolm de Chazal devance le piège que la raison lui tend en s'identifiant immédiatement au phénomène lui-même, en faisant de la métaphore une façon d'être et non seulement une façon d'écrire. Ce retournement de la vision, qu'Abellio, en gnostique, nommera la conversion du regard, fut pour Malcolm de Chazal une expérience fondatrice.

Toute grande œuvre littéraire, poétique ou philosophique procède d'une expérience extatique de cette sorte, qu'on la dise mystique ou "expérience-limite", qu'elle se traduise par une mathématisation du réel ou par une fusion immanente dans les fougères dans un archéon antéhumain, comme dans l'œuvre de John Cowper Powys; qu'elle soit une intuition fulgurante de la nature inconnue de l'espace-temps, comme dans Ada ou l'Ardeur, de Nabokov, - il s'agit toujours d'un instant fondateur, où le regard change et se trouvé changé par ce qu'il voit. "Je suis, écrit Malcolm de Chazal, un être revenu aux origines. A mon sens, il est stupide de croire  que l'on peut connaître l'homme si l'on ne connaît pas la fleur. Que l'on peut connaître Dieu si l'on ne connaît pas le sens occulte de la pierre. La connaissance est indivisible et cette connaissance a été perdue."

La recouvrance de cette connaissance perdue n'est pas seulement un vœu, elle devient, par le sens magique de Malcolm de Chazal, une véritable métaphysique expérimentale. Touchant à ce qu'il y a en nous de plus archaïque, mais avec l'intelligence la mieux exercée, Malcolm de Chazal retourne vers le monde ce sens des nuances, des radicelles, propre à l'introspection. Ainsi la métaphore  n'est plus le signe, la réverbération d'une réalité intérieure, inconsciente, mais un mouvement que l'on pourrait dire d'extrospection. Elle cesse d'être une métaphore pour redevenir la réalité même.

Cette herméneutique radicale et immense, qui ressaisit le monde comme une conscience ensoleillante, est à la fois œuvre de poète et de philosophe, œuvre de visionnaire et de naturaliste. Les philosophes sont nombreux à avoir cherché cette "clef magique" qui permettrait de penser et d'éprouver en même temps l'un et le multiple et d'en finir avec le dualisme, - auquel le monisme métaphysique lui-même n'échappe pas, puisqu'il s'oppose encore au multiple et veut s'en distinguer, recréant ainsi une autre dualité.

L'une des clefs de cette herméneutique totale se trouve sans doute dans la théorie des passe-teintes. Ainsi la multiplicité des mondes, des teintes, au sens alchimique, des états de conscience et d'être, est à la fois une réalité et une vue de l'esprit qu'unissent les passe-teintes comme autant de moment d'une gradation dynamique, en perpétuelle révolution, et dont les bouleversement imperceptibles dans l'apparente immobilité accordent ce qu'il y a de plus grand dans le cosmos à ce qu'il y a en nous de plus secret. Loin d'être séparés, le microcosme et le macrocosme, le sensible et l'intelligible, ne cessent, dans les pages admirables de Sens plastique et de La Vie filtrée, de s'illuminer et de s'obscurcir réciproquement, non sans déployer, dans cette clarté et dans cette nuit, les abîmes et les apogées des couleurs.

" Quelque immense l'artiste, écrit Malcolm de Chazal, et à quelque grandeur que puisse atteindre l'Art dans les temps futurs, jamais ne seront inventées ces teintes qui font pont entre les berges des couleurs, quand les couleurs se frôlent en torrents dans l'air et laissent entre elles des fossés d'infinie profondeur. C'est le secret des couleurs d'enjambement dans la Nature de ne laisser aucun détroit de vide entre les champs colorés, quelle que soit la furie avec laquelle une couleur glisse auprès d'une autre teinte à l'état stagnant ou ralenti, et quelque terrifiante la course entre deux couleurs à la fois qui passent l'une contre l'autre sans se toucher. Cet art de mettre des ponts entre les couleurs est l'art naturel des passe-teintes qui fait que la fleur est mariée au fruit et à la feuille, et que la tige ne déborde pas sur le tronc, et que le tronc ne sème pas son feuillage en flaques colorées dans le vent, mais le marie au paysage d'alentour."

Il nous resterait donc encore, tâche exaltante, à faire de cette théorie, de cette vision, la charte d'une herméneutique, non plus dévouée seulement au déchiffrement des écrits mais à celui du monde lui-même, - les écrits, au demeurant, faisant aussi partie du monde, au même titre que les fleurs de givre sur les vitres hivernales ou le tracé des oiseaux dans le ciel.

Les ressassements les plus cacochymes étant de nos jours invariablement qualifiés de "nouveautés", on hésite à souligner la nouveauté de l'œuvre de Malcolm de Chazal. L'œuvre s'inscrit bien dans une tradition. Nous évoquions Novalis, mais l'on songe aussi au Maurice Scève du fabuleux et méconnu poème Microcosme. Ce qu'il y a de nouveau, d'une nouveauté éternelle, dans l'œuvre de Malcolm de Chazal, au point de renouveler l'acte même de lire, ce n'est pas seulement qu'il nous apprend, en lisant son livre, à lire à notre façon le ciel et la terre, les couleurs, les astres, les fleurs et les songes, c'est d'avoir fait de cet art de lire une expérience non point singulière mais objective et extrême. Il s'agit bien d'un au-delà de l'art, qui emporte avec lui, et en lui, toutes les libertés de l'art, mais pour s'en affranchir. La pensée devient ainsi, (désentravée de l'utilitarisme et de son contraire, "l'art pour l'art") cette puissance recueillie et songeuse, dionysienne et précise qui "court et rattrape les couleurs qui bougent, les lient à travers l'espace,, marie les houppes jaune d'or du mimosa au vert en flèche de ses feuilles, fiance pour toujours le feu à sa fumée, rattache les veines pourpres de la rose écarlate au fuseau vert de sa tige, allie, les vertes vrilles de la vigne au corset gris de l'écorce, met un pont entre le bleu de l'azur et les blanches ailes des nuées..."

Pour Malcolm de Chazal, nous ne sommes pas séparés du monde qui nous entoure, ou, plus exactement, nous entourons le monde qui nous entoure. Métaphysique fondée sur une physique expérimentale des sensations, restituant à l'intuition, à ce qu'il nomme "le sens angélique immédiat", sa place royale, la pensée de Malcolm de Chazal nous délivre du positivisme et des superstitions de la logique linéaire des effets et des causes. Nous comprenons à lire La Vie filtrée qu'il serait aussi absurde de croire que notre pensée est un "produit" de notre cerveau que de croire que l'air est seulement un produit de nos poumons ou la lumière un épiphénomène de nos yeux. ( " Quant l'enfant goûte un fruit, il se sent goûté par le fruit qu'il goûte. Quant l'enfant touche l'eau, il se sent touché par l'eau en retour. Quand l'enfant regarde une fleur, il voit la fleur le regarder;"). Malcolm de Chazal puise à la source antérieure à tous les nihilismes, et rend possible, comme à jamais, la faculté de penser et d'être pensé au même instant. " Toutes les théories initiatiques de la connaissance, écrit Raymond Abellio dans sa préface à L'Homme et la connaissance de Malcolm de Chazal, procèdent, on le sait, d'un retour sur soi de la conscience qui, dans le rapport entre le sujet et l'objet transfigure l'objet en une sorte de panpychisme parfaitement communiel. Ici nous assistons au retour sur soi de la sensation, ce qui est une autre façon de vivre la même chose tout en signifiant à la connaissance qu'elle est recréation, c'est-à-dire pure poésie."

L'auteur est lui-même la création de son œuvre, de même que son œuvre est la création du monde. Ce continuum fait du cerveau "tout en même temps salle de laboratoire, outils, réactifs, expérimentateur, sujets, agent analytique et conclusif de données." L'œuvre ne saurait être que plus vaste que la pensée qui la produit, la surprenant sans cesse, la défiant, la poussant dans ses ultimes retranchements, l'inquiétant et la ravissant tour à tour, exigeant d'elle de revenir sans cesse sur l'oraison et le labeur alchimique qui la rend possible.

Ainsi La Vie filtrée se donne à lire comme une "recondensation" de la pensée antérieure de l'auteur. " Pour obtenir les pages qu'on va lire, j'ai du revivre mon œuvre en esprit à la vitesse de l'éclair". Ces métaphores de foudre et de tonnerre abondent dans l'œuvre de Malcolm de Chazal: elles sont la forme même de la manifestation de la pensée dans "ces hautes régions l'homme se sent pensé". Le poète écrit " à la vitesse de l'éclair, l'esprit vide, et cependant il enfante le tonnerre et l'éclair."

A nous que les Parques destinèrent à vivre dans un monde hors du monde, encombrés de ridicules abstractions publicitaires, idéologiques, financières ou administratives, dans un temps dépourvu de toute profondeur sacrée, nous à qui l'on enseigne chaque jour, par mille tours, à ne point faire usage de nos sens et de notre intellect, à méconnaître ces instruments prodigieux que sont nos sens et notre pensée, il se pourrait bien que l'œuvre de ce vertigineux aruspice que fut Malcolm de Chazal, maître de la perspective tournante et de la connaissance amoureuse, devienne un viatique majeur.

                                                                Luc-Oliver d'Algange

Extrait de Lux Umbra Dei, éditions Arma Artis, collection "Traités diamantins"
www.arma-artis.com

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Un poème de Jean Parvulesco, L'aimé des dieux.

L'Aimé des dieux

les traces de dissimulation que je cherche, phonèmes sidéraux et nombres défecteurs d'un centre supra-hiérarchique, dans les boues du Tigre se trouvent en maintenance ; en rêve, je parviens de plus en plus difficilement à retrouver la rive surélevée, la zone d'enfoncement des piliers en bois flambés, le clapotis hypnagogique des petites vagues moratoires: je fus l'aimé des dieux antérieurement; les prophétiques du dire en qui j'attends l'arrêt de mort, l'arrêt de vie peut-être, y veillent avec l'émiettement des millénaires de ma honte -

Sygillum Dei Aemeth, pétri dans la chaux vive, au sang de la colombe égorgée avec les dents, porteuse en son petit cœur spasmodique de l'immémoire de nos baisers d'enfants aux Tuileries, de nos caresses dans l'air brûlant de juillet

Jean Parvulesco
Extrait de India, éditions Style.

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samedi 9 novembre 2013

Tradition: Ernst Junger, un regard stéréoscopique

Tradition: Ernst Junger, un regard stéréoscopique: Ernst Jünger, un regard stéréoscopique Par Luc-Olivier d’Algange Source ici :  Ernst Junger, un regard stéréoscopique    ...

Un article de Philippe Barthelet. D'Algange, le penseur réfractaire.

D'Algange,
le penseur réfractaire

Deux ouvrages de Luc-Olivier d'Algange sur la modernité et autres absurdités du temps présent. Ou comment être chevaleresque dans un monde qui ne l'est plus


Propos réfractaires, Arma Artis, 76 pages, 18 euros
Lux Umbra Dei, Arma Artis, 402 pages, 35 euros
www.arma-artis.com


Luc-Olivier d'Algange commence ses Propos réfractaires par un éloge de la procrastination: "Remettez au lendemain, je vous supplie, remettez indéfiniment: le monde en sera plus calme, plus limpide et plus harmonieux". Réfractaire, en latin (refractarius) le casseur d'assiettes, une réputation que Sénèque ne veut pas que l'on fasse aux philosophes; il y a d'autres choses à briser, refringere, le courant d'un fleuve, par exemple ou une domination tyrannique, et les dictionnaires, qui sont les dépositaires de l'ordre du monde, n'oublient pas que se brise aussi, se réfracte, un rayon de soleil. Notre auteur donne raison à Sénèque, et ce que brisent ses propos, c'est en brise-lame le fleuve de la coutume et sa terrible domination tyrannique. " Toute œuvre est sacrifice. Celui qui ne sacrifie rien n'a rien. Le sacrifice est la mesure du réel. Il n'y a là rien de triste ou de pathétique. Les plus hauts sacrifices sont joyeux: la vie s'y hausse à une plus haute intensité. C'est pourquoi " ne sacrifiant rien, le Moderne profane tout"

Cette profanation est la mesure de son impuissance et de sa stérilité. " Moderne" est un mot commode, on évitera d'en déduire que notre auteur est contre-moderne, antimoderne; la manie étiqueteuse est moderne par définition, on lui fera la politesse, car poli, il l'est infiniment, de l'écouter sans le qualifier; et si ses propos sont réfractaires, s'ils doivent briser quelques obstacles avant d'arriver jusqu'à nous, la faute en revient aux temps qui sont durs. "La psychologie ne m'intéresse pas car il me semble que je n'ai rien à apprendre de moi-même. Quant à apprendre des autres, je me contente de ce qu'il me disent ou me font"

La psychologie est la raison d'être du Moderne, sa malédiction et sa perte. Quand l'auteur écrit ailleurs: " Tout ce qui cesse d'être chevaleresque devient policier", il en tire les conséquences. L'esprit chevaleresque est le contraire de la psychologie, il refuse le soupçon de principe qui détruit le calme, la limpidité, l'harmonie qu'il réclamait en commençant; qui détruit la joie et tout ce qui lui ressemble. La loi des suspects sous laquelle nous vivons en permanence a rendu notre monde d'un sinistre exaspéré. C'est pourquoi la tyrannie de l'opinion qu'il faut avoir nous rend incapable de penser; car la pensée véritable est respect, regard de loin, patience et attention qui seules permettent d'apprivoiser le réel et de "sauver les apparences" selon l'injonction platonicienne. Le tintamarre moderne, qui se veut défaite de la pensée, nous en offre au contraire l'occasion paradoxale: " La solderie généralisée de tout, la dévaluation de toutes les expériences humaines, laisse à l'essentiel sa valeur inestimable. le mal périt dans son triomphe."

Un recueil d'essais, Lux Umbra Dei, donne  toute leur portée aux Propos en les développant avec la même souveraine courtoise, la même autorité souriante: que sont les temps présents ? comment les considérer ? et nous-mêmes, qui en sommes les habitants, - ou les prisonniers ? Cette lecture vaut élargissement.

Philippe Barthelet
Valeurs Actuelles, 2 mai 2013

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vendredi 8 novembre 2013

Villiers de l'Isle-Adam

Axël
d'Auguste de Villiers de L'Isle-Adam

"La vertigineuse beauté de ce drame, l'un des plus nobles et des plus étranges de notre théâtre, contredit à elle seule cette loi d'insignifiance qui, de la tragédie classique au mélodrame romantique, veut que la fond soit sacrifiée à une forme de plus en plus incertaine. Axël est un traité de "haute magie" dont un de nos écrivains les plus purs a fait ce "mystère" d'un genre inédit - soit l'initiation d'un élu et la traversée successive des mondes, - religieux, tragiques, occultes, passionnels, jusqu'à l'héroïque délivrance que seules les âmes moins bien empennées prendront pour un suicide: " Vivre, les serviteurs feront cela pour nous." L'éditeur, Arma Artis, a eu l'heureuse inspiration de la faire préfacer par Luc-Olivier d'Algange, non pas un spécialiste de Villiers de l'Isle-Adam, mais son héritier. (...)."

Philippe Barthelet, Valeurs Actuelles, 26 avril 2012

                                                   *

" Sait-on ce que c'est qu'écrire ? Une ancienne et très vague mais jalouse pratique dont gît le sens au mystère du cœur."

" Je ferme, entr'ouverts le temps d'y mettre quelque signet magistral, aux coulantes pierreries comme d'incluses richesses d'ironie et de foi Axël et L'Eve future; et confie à vos minutes d'élection ces tomes-là, dont un, à votre choix lequel, moi je ne sais, magnifie l'auteur qui, à quelque crise de son talent l'a conçu; où la conjonction de deux facultés ennemies atteste une intelligence souveraine."
                                                                    Stéphane Mallarmé


Les préfaciers qui, parfois, mesurent mal l'honneur qui leur est fait de présenter une œuvre, c'est-à-dire de la rendre présente, de la restituer à cette présence réelle qui est faite de ressouvenirs et de pressentiment, abusent en général des références historiques. Par crainte de s'impliquer eux-mêmes dans l'œuvre qu'ils devraient défendre, et avec laquelle la chance leur est offerte d'entrer en conversation, ils s'évertuent à l'insérer dans son temps, non sans la prétention quelque peu vaine de l'expliquer par les circonstances qui la virent naître. Le pessimisme, la rage, ou, plus vaguement, les "idées" de tel auteur, auraient ainsi pour cause, une guerre passée, le déclin de la classe sociale à laquelle il appartient; lorsque l'on ne cède pas, la mode en étant heureusement un peu passée, à la psychologie ou à la psychanalyse.

Cette mise à distance de l'œuvre par le "contexte", en fournissant au lecteur des pincettes articulées pour s'en saisir, laisse la désagréable impression que le commentateur de l'œuvre n'était là que pour en interdire l'accès. On sous-estime l'esprit de vindicte de l'exégète qui se venge, comme il peut, du mal que lui a donné telle œuvre qui ne s'adressait pas à lui, mais à des esprits plus aventureux. Les œuvres sont à la fois plus profondes et plus ingénues que ne l'envisagent les spécialistes. Leur prétendue difficulté n'est, le plus souvent, qu'une invention de cuistres qui s'imaginent ainsi se rendre indispensable, ou d'idéologues que les libres propos de l'auteur offusquent.

Or, par un paradoxe dont le sens mériterait d'être approfondi, plus les œuvres s'éloignent de nous dans le temps et mieux elles s'offrent immédiatement à notre appréhension; moins elles nécessitent de gloses. Ce qu'il faut savoir du temps et de la vie de l'auteur est dans l'œuvre elle-même: là commence le chemin vers l'intérieur, ésotérique. Celui qui veut aller vers une œuvre, va en elle; et sans doute n'est-ce pas céder excessivement au penchant que nous dénoncions que de rappeler brièvement ce moment où Villiers de l'Isle-Adam commence à croiser le fer avec son temps, car son temps est non seulement un décor, mais littéralement un personnage, - sinistre et illustre, sous le nom de Tribulat Bonhomet.

Par un renversement herméneutique qui prélude à une véritable conversion du regard, ce n'est donc pas de la connaissance du temps que nous attendrons une éclairage sur l'œuvre mais de cette œuvre que nous viendra un éclairage sur le temps, le sien, tout autant que le nôtre. Dans un renversement analogue, l'auteur d'Axël choisissait, contre le siècle des Lumières, la "lumière des siècles".

Que dire de son temps qui ne soit incorporé dans la révolte essentielle dont témoigne son œuvre et sa vie ? La royauté n'est plus qu'un souvenir, voire le souvenir d'une parodie; la bourgeoisie triomphe sur tous les fronts, à commencer par celui du "progrès", que l'on n'arrête pas davantage que la peste; le monde verse dans une vulgarité publicitaire; la société industrielle s'est répandue, en miasmes acides, noircissant les façades, rabougrissant les arbres, répandant le laideur, comme, un siècle avant, on répandant la Terreur.

A cet enlaidissement s'ajoute une mesquinerie morale, une petitesse de l'entendement, un platitude voulue des êtres et des choses dans la statistique, dans ce que Heidegger nommera "la pensée calculante", et René Guénon, le Règne de la Quantité, et dont l'avenir était assuré: le voici exactement notre présent, inutile d'y insister. Mieux cependant que le Monsieur Homais de Flaubert, ou l'Alcide Croquant de Rémy de Gourmont, la modernité personnifiée par Villers de L'Isle-Adam sous les traits de Tribulat Bonhomet nous dit ce que nous allions devenir. A la restriction mentale scientiste, à cette rétractation de l'âme incapable de louer et d'admirer, à cette impiété passive, l'auteur ajoute un caractère plus radical et plus diabolique: une volonté de profanation, une hybris, une antiphrase destructrice servie par l'intelligence elle-même. Au contraire d'Homais ou de Croquant, Bonhomet est armé d'une intelligence stratégiquement retournée contre l'Intellect, d'une éloquence toute appliquée à dédire, d'une méthode parfaitement éprouvée à inventer le pire et à transformer les pauvres bribes du réel qui survivent en une pleine réalité hallucinatoire. Antimoderne, Villers de l'Isle-Adam s'avère l'être non seulement contre son temps, mais, aussi, et surtout, contre le nôtre.

L'éblouissante série des Contes cruels, auxquels n'échappe aucune des particularités odieuses de ce temps qui deviendra le nôtre, en font la preuve ainsi que de son génie anticipateur qui nous livre aux androïdes et aux clones. Nous y sommes. S'il fallait expliquer l'œuvre de Villers de l'Isle-Adam par l'époque, il eût fallu qu'il vécût à la nôtre tant il en trace le portrait sans concession, avec ce qu'il faut d'humour et de désinvolture devant un spectacle d'une aussi monstrueuse étrangeté. Etrange ce monde à celui dont la mémoire seconde remonte à la lumière des siècles, quand ce qui nous assourdit aujourd'hui d'un vacarme mortel n'était alors que de subreptices grincements... Venue de haut et de loin, comme pouvait encore le dire naguère de la France un esprit rebelle, la mémoire de Villers de l'Isle-Adam est en lui assez puissante de nostalgie, assez vigoureuse au combat, assez ferme dans son propos, pour non seulement affronter l'ennemi, mais encore pour sauvegarder une sapience et nous la transmettre: tel sera, nous y venons, la raison d'être d'Axël.

Dans la déroute générale et au milieu de l'arrogance des nouveaux maîtres, Villiers de l'Isle-Adam recueille avec piété, avec humour, et avec un sens du tragique qui est sa haute lucidité, ce double héritage, héroïque et sacerdotal, qui fut naguère au principe de la beauté des civilisations et des âmes, et dont il ne reste rien, mais d'un rien, iota de lumière incréée, qui peut être tout dans un esprit généreux et téméraire. Ni Léon Bloy, ni Huysmans, ni Mallarmé ne s'y sont trompé qui virent en lui un héros de la pensée au service d'une grandeur intérieure, et animé d'une fidélité assez forte, assez flamboyante, pour sauvegarder l'essentiel, lorsque toutes les preuves secondes auront été dévastées.

Cette haute flamme de sapience réelle, qui brûle les écorces mortes et éclaire les âmes en attente d'une beauté non encore advenue, se nomme Axël, pièce de théâtre qui, moins que de décors ou d'éclairages, exige un retour en soi, un retour à cet espace intérieur où les voix s'affrontent en s'élevant. A l'inventivité bonhomesque, qui se situe exclusivement sur le plan de l'ampleur, Villiers de l'Isle-Adam oppose ici l'intensité d'une exaltation créatrice, une verticalité possible, quoique menacée. Ce théâtre alchimique, dans un sens déjà presque artaldien, nous invite à une autre dimension du temps. Non plus le temps du hic et nunc carcéral, où les hommes sont des unités interchangeables, resserrées dans leurs identités administratives, leurs utilités sociales ou leurs usages domestiques, mais le temps d'une présence qui transcende tout présent, un temps à chaque instant présent, si bien que nous lecteurs, pour peu que nous le ne refusions pas, sommes appelés à être du drame qui se joue, non pas devant nos yeux, mais en nous-mêmes, les contemporains absolus. (...)

                                                                 Luc-Olivier d'Algange

Extrait de la préface à Axël de Villers de l'Isle-Adam, éditions Arma Artis
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jeudi 7 novembre 2013

Théâtre et Alchimie, la dramaturgie des ténèbres rutilantes

La dramaturgie des ténèbres rutilantes



" Il y a entre le principe du théâtre et celui de l'Alchimie une mystérieuse identité d'essence. C'est que le théâtre comme l'alchimie est, quand on le considère dans son principe et souterrainement, attaché à un certain nombre de bases, qui sont les mêmes pour tous les arts, et qui visent dans le domaine spirituel et imaginaire à une efficacité analogue à celle qui, dans le domaine physique, permet de faire réellement de l'or. Mais il y a encore entre le théâtre et l'alchimie une ressemblance plus haute et  qui mène métaphysiquement beaucoup plus loin. C'est que l'alchimie comme le théâtre sont des arts pour ainsi dire virtuels, et qui ne portent pas plus leur fin que leur réalité en eux-mêmes."
                                                                              Antonin Artaud



La dramaturgie alchimique semble inspirée du Théâtre classique, du Nô, ou encore, comme l'a souligné Antonin Artaud, du théâtre balinais. C'est que le théâtre, lorsqu'il s'efforce d'établir des ponts entre la représentation extérieure et une vérité intérieure rejoint la pratique de l'alchimie. Considérons déjà l'effet cathartique recherché, de façon explicite ou implicite, par les dramaturges, la mise-en-scène, si comparable à la mise-en-vaisseau où les divers composants vont interagir selon leurs caractéristiques propres, voyons les figures hiéroglyphiques des personnages et des scènes, l'éclairage, les décors dont la charge symbolique va favoriser l'herméneutique des âmes, - le tout se déroulant dans le cadre mathématique des Actes qui, semblables aux œuvres des alchimistes, donnent aux personnages et aux situations où ils se trouvent la cohésion nécessaire à l'espérance du changement d'état, - et nous aurons déjà quelque idée de cette "délivrance" attendue, qui dans presque toutes les dramaturgies classiques ou traditionnelles, magnétise à la fois le destin des personnages et l'attention des spectateurs.

La scène est, pour reprendre la formule de Françoise Bonardel, "le lieu d'où, pour émerger en tant que sens transitoire d'éveil, toute forme aurait d'abord à s'immerger, s'inverser dans le bain ( Eau mercurielle) où elle subirait la décantation de ses connotations familières". La suite des Actes montre les étapes de la décantation qui n'est possible que par la mise en situation des forces qui, dans l'espace profane, perdent leur vertu d'éveil. L'espace sacré de la scène où les Figures composent des faisceaux de puissance en voie de révélation, n'est pas seulement comparable à l'athanor des alchimistes, elle est un athanor. La scène de théâtre dresse la parole dans sa nécessité. Là où la vie quotidienne ne cesse de réduire toute parole à l'insignifiance, le théâtre alchimique se réapproprie les vertus fondamentales du Logos. La syllabe devient "mantra", intonation sacralisant le souffle, et le mot porte à nouveau en lui toutes les possibilités de l'être. Mais ce Logos, comme la vertu aurifère de la lumière philosophale, ne se limite pas au langage articulé, au jeu des phrases en lesquelles pourtant basculent les mondes et se révèlent les envers des âmes. Le Logos s'éploie, se dilate, comme une substance chimique, sous l'effet de la flamme, se diffuse à l'ensemble de la manifestation théâtrale.

Les corps sont des hiéroglyphes, les attitudes qui se suivent inventent un autre langage où le langage des mots se déplace comme dans un labyrinthe. Toutefois, pour l'alchimiste, comme pour le spectateur, le labyrinthe se crée au fur et à mesure qu'on s'y aventure. Tout est dit, ordonné par des principes qui échappent aux déterminations humaines. Le Mystère théâtral et le Mystère alchimique sont, comme en témoignent les œuvres de Goethe, de Milosz ou d'Artaud, un seul et même Mystère.

La pièce de théâtre Poussière de soleil de Raymond Roussel est un autre exemple de cette tentative d'entraîner le lecteur dans le labyrinthe métaphysique de la présence réelle. Lorsque le théâtre accomplit le dessein alchimique, il cesse d'être représentation pour devenir pure présence. La célébration du magistère théâtral suscite une temporalité pure, miroitante, sans autre détermination. Ce qui est dit résonne dans la profondeur d'un espace qui n'est autre que le temps ramené à son originelle forme sphérique. Chaque point du temps est alors à égale distance de la présence, qui est le centre de la sphère; et ce centre est là, - à la fine pointe de la chose dite, saisie à l'instant même où elle va s'évanouir dans la pensée de ceux à qui elle est adressée.

Nous sommes plus près de l'essence du Grand-Œuvre dans le songe ténébreux et limpide d'une pièce de Racine que dans les manipulations, fussent-elles "homéopathiques", des laboratoires pharmaceutiques. Délivrer l'imagination alchimique des pesantes banalités de l'occultisme et du scientisme, c'est aussi délivrer l'Œuvre de ses usages médiocres. Le Grand-Œuvre ne sert à rien et ne sert personne. Il est simplement ce qui donne à notre vie son orientation, son sens, son intensité et sa beauté où se rejoignent le rêve et l'ivresse, c'est à dire Apollon et Dionysos que nous savons, en particulier depuis Nietzsche, être les divinités tutélaires du théâtre. De même nous verrons, dans la magnifique conjugaison des contraires, les formes sculpturales du Songe être animées par les mouvements de l'ivresse, par l'impétuosité printanière des eaux et des feux.

Au songe apollinien correspondent l'interprétation pythagoricienne, le déchiffrement des opérations, l'idée hermétique d'une mathématique céleste et supra-céleste. A l'ivresse dionysiaque correspondent l'interaction dynamique des éléments, leurs guerres et leurs alliances. A la fulgurance d'Apollon, qui, du plus haut des nues, va ordonner mathématiquement les éléments en quatre et les substances en trois (souffre, sel, mercure) vont répondre, dans le déroulement de l'œuvre, les dionysies enflammées des rencontres de l'eau et du feu, du souffre et du mercure, autant de combats épiques que l'on retrouve aussi dans l'iconographie alchimique.

La sérénité philosophale n'est conquise que de haute-lutte. Chaque jour, l'alchimiste doit terrasser le Dragon et faire briller à la lumière victoriale le glaive de la pensée droite. Nous sommes ici à mille lieues de ces pensées simplistes, qu'elles se veuillent matérialistes ou théologiques, qui soumettent les phénomènes à un simple enchaînement de causes et d'effets. Le déterminisme, tout comme certaines formes de providentialisme schématique, n'est qu'une interprétation a posteriori. La pensée droite n'est pas la pensée linéaire. La droiture dont il est question, par exemple dans les Traités de Maître Eckhart, est verticale. Le centre du labyrinthe est le site où la verticale est donnée, soudain, à l'expérience du regard.

Comprendre, en gnostique, la transcendance de Dieu, c'est sortir à jamais des logiques sommaires de la causalité. Rien n'est plus facile, ni plus trompeur, que l'explication d'une suite d'effets par l'énoncé d'une cause. Pour l'alchimiste, à rebours de cette théologie mécaniste, l'effet de sens a un nombre infini de causes, - de même que le centre se laisse voir par le nombre infini des points composant la sphère qui l'entoure. L'Alchimie n'est ni "causaliste", ni "finaliste", et c'est pourquoi les œuvres qui s'y succèdent possèdent leur logique propre "décantée", haussée à une signification plus intense, littéralement embrasée, où la durée elle-même est rituellement sacrifiée. L'écuelle de cendre du Vaisseau alchimique est un autel d'éternité.

                                                                Luc-Olivier d'Algange

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