mercredi 6 novembre 2013

Un poème de Jean Parvulesco:Que le Japon vive et revive dix mille ans


Que le Japon vive et revive dix mille ans


perdu sous les lilas de nos enfances pacifiques, cette rue d'équinoxe;car j'étais mort, étendu raide dans la paille pourrie; et mon cœur, par le feu saisi, aussi noir que ce mur où les flammes s'étaient levées à l'aube; tant de choses immenses pour en venir là, tant de paroles dévastées sous l'influence d'un rêve foudroyé, et tant
de roses brûlées vives, que le Japon vive et revive dix mille ans

les portes sont-elles ouvertes, et valides les ponts de glissement vers l'antre du palais, la cour intérieure produit-elle encore l'émotion hardie au rabaissement des gardes, la ritournelle oeuvrant par magie au gré des cuisses flambées par le désir des renards, par l'angle pourvoyeur de hautes béatitudes aux rayonnement de nos épées qui sauvent, ô robes adamantines vouées à effacer les chemins de nos généalogies taillées sur la falaise -

en hordes les corneilles, pour célébrer l'été aux viandes mortes, et les sanies pédagogiques de la terreur recommencée des autres, mouches infernales qui vrombissent en lie de rêve; et comme à n'en plus finir leurs doux sanglots profonds, leurs chevelures dénouées par les servantes illuminées aux basques de Bételgeuse, relais d'appauvrissement; une assemblée chuchotant,
buée sur ce miroir, que le Japon vive et revive dix mille ans

le long des précipices bleuis; qui recouvertes, par leurs soins de vastes draperies safranées désempoisonnent les vents métalliques du Kâli-Yuga, le délivré qui nous délivrera, nous-mêmes et la détresse des champs de l'automne occidental, l'effroi de nos chênaies aux branches mises à nu sous la gelée métapsychique des autres jours, et la honte infinie, transparente des buissons sacrés en descendant vers la vallée, à l'ombre du passé rompu avec une patience funéraire, comme argentée; avec le calme démanteleur et glacial des ruisseaux à la fonte des neiges, tardive et la plus humble, ainsi retrouve-t-on, aujourd'hui encore, en bas des glaciers, les premières eaux, les travailleuses, les mères du fleuve dont l'ultérieure majesté chantera, très secrètement, dans les fers du songe, l'amère cuisson de nos rosées philosophiques, breuvage boueux qui blessera la séditieuse fierté des gueux en arme, et lui, notre seigneur, en haillons de mercure, par leurs rivages enduits de cinabre vieux, donneur de quelle sérénité sur la ligne noire de nos veilles, ou indigo peut-être; et ensuite la plage non visitée où s'exaltent, en fin de course, toutes ces suaves paroles de liberté, les paroles mêmes de l'arrivée du Lac Dessalé, si les dieux jamais ne meurent, et que le Japon vive et revive dix mille ans

où que tu sois, dur instructeur des chevaleries occultes de Cassiopée les scintillants glaciers de tes voyances stellaires, ni l'engoulevent d'une conscience védique de la trans-histoire ne resteront trop loin de tes souvenirs en dérobade, qu'une pitié sans ruse et sans ostentation aucune, ni féminine, en déshabille les claires givrures et les huis-clos de tes sanglantes ramures, que le Japon vive et revive dix mille ans:

"chasseur je fus, dans l'objurgation mystériosophique des galeries sous l'ancien régime au violet solaire, et tapissées des cheveux d'or de la jeune fille qu'ils prirent en violence, à demi-étendue contre le tronc non dépouillé du Bel Acacia; qu'ils ne tiennent guère compte du cher sang versé, rompu déjà le pain des chairs déménadeuses, ni du sarment aux fulgurances carminées, que le Japon vive et revive dix mille ans -

évanouis dans l'archipel de feu et de ténèbres actives, ou transmutées que ne sont-ils pas restés les petits enfants des congères, jouant sous les sapins mouillés, dans la lumière même, ou toute proche, enveloppante de quelle vertigineuse douceur, disant l'éclat de sa gracile présence impériale, la si Jeune Mère de la Race des Solaires Venants sur Terre, Amaterasu. En ces instants de gloire principielle, me tenant tout recouvert, Moi-Même, par le Drap Rouge de Sa Présence, tressée aux fils mordorés de Sa très Rouge Présence, qui fut la Pierre Même de son Sang; limpide, où le Soleil Ardent et Jeune de ses commencements persiste à se vouloir cette enivrante rivière de haute-montagne; la même, qui s'embrasera à l'Orient, à l'Occident et dans le Cœur Fidèle de ce qui en suit le cours, et que le Japon vive et revive dix mille ans

nul autre, aucun autre que moi, et je me veux moi-même, étincelant, moi-même éternellement; or je le suis, et dans cette hutte métacosmique d'écorces mouillées au sang j'avale mes propres souffles, j'engivre le miroir de fer des non-reconnaissances: ces adorables seins, gonflés d'un vin brûlant, longuement je les caresse; je sens qu'il m'en vient la joie sublime des feux sur la Montagne Rouge et Noire, ma tunique déjà se recouvrant de plaques d'acier bleuâtre; et mes os résonnent sous la bouche calcinée de ceux qui vinrent là depuis le toit conceptuel des galaxies forcées dans leurs superbes veuvages, et par le chant de mes os cette hutte devient Palais Vivant, et cendre post-philosophiques; car je suis, en moi, la Source de Sang l'Ancienne, et la Nouvelle Source de Sang, et hors de moi je suis moi-même le sillage splendide des morts héroïques et nus, des blancs faucons à l'envol spectral qui retrouvèrent en eux la science de l'Eternel Empire, coincés eux-mêmes à l'abreuvoir aux flots cristallins de l'ensorceleuse fontaine des Angles Droits: crains qu'en cette vie tu doives parfaire le reste, et aux écumes framboisées tu crieras que le Japon vive et revie dix mille ans"

ainsi cette nouvelle voix vint-elle à nous parler avant d'avoir parlé; ainsi le vent du Sud apporte sur le dallage volcanique, l'essaim très assiégant de la fraîcheur des pruniers, l'ecussonnante - pétales sacrées nous livrant le rose mélancolique d'au-delà du mur, le vieux mur du soutènement de l'être; les tuiles sur sa crête grenat exhibent encore les signes de la fidélité sacrifiée dans l'impasse obscène où l'Anti-Règne fit écorcher vive ses chiennes, et le suicide boréal de Karl Haushofer ne referma les temps du déchaînement des écorces défuntes; et quand dans les cieux agonisaient les constellations triomphantes du lit arthurien, le Grand Continent livré aux charognard des inframondes sur les rivages éthiopiques de la récession occidentale de l'être; déliée la ceinture d'Orion; éteinte la flamme polaire de la Spiga Scintillans; les étendards de l'Absolu amour en berne dans les excavation antarctiques en nous de la détresse  aux draps de ténèbres, de la déviance métacosmique  sous les vents de la suprême déflagration des non-principes; le chant des Vieilles Nonnes à peine saisissable à l'Est du maidan héliocentrique; mais  " dans les sables aux reflets de platine, sous les sapins, au bord du petit étang, quelle souche pardonnée de l'Ancien Sang, des Grands Extérieurs issue, recommencera le cheminement accéléré par les truites du réveil d'une caste plus oubliée que le viol de l'Ange Moi-Même; car il y eut serment; à la terrifiante entaille sur le Cœur de Diamant, et un serment encore plus foudroyé, que le Japon vive et revive dix mille ans.

                                                                      Jean Parvulesco

Extrait du Cahier Jean Parvulesco, publié en en 1989, sous la direction d'André Murcie et de Luc-Olivier d'Algange, aux éditions Nouvelles Littératures Européennes.

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Quatre livres de Jean Parvulesco, aux éditions Alexipharmaque:

Le Sentier perdu
Dans la forêt de Fontainebleau
La confirmation boréale
Rendez-vous au manoir du lac

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lundi 4 novembre 2013

Au grand soleil de Minuit, un poème de Jean Parvulesco

Quelle plus belle flamme, sous le chapiteau d'acier
qu'abrite morganatiquement la douce et belle féminité de l'Adorable Loge de la Souvenance ? Inconsolables, nous labourons, ou comme en songe, nos terres d'impuissance tout bas, plus bas encore sur le domaine de la Maudite Engeance que nous sommes devenus, le jour de son départ pour la Grande Ourse; nous dissolvant dans les airs, et aveuglés, chaque printemps avec lui nous choisissons le Même Sentier en Feu, l'entrée dans la muraille des oriflammes rouges et blanches, qui à l'orée du non-être reconstituent le très secret passage sous le Portique des Noirs, et la grandeur suprêmement dénigrée de ceux qui se confient à l'abreuvoir des Anciens Dieux. Héroïquement, le chant d'une seule fidélité silencieuse, soleil des glaciers au tranchant des gouffres. Comment peuvent-ils vouloir qu'on l'oublie, lui vie de notre vie et moelle incandescente de nos os, courant de fond de la rivière en nous de l'immémoire ?
Quelqu'un s'écrie, quand la marée des anciens sanglots réveille sous les bouleaux, Jules et son double: que l'ombre immense de l'Aigle Hypnotique de l'Atlantide nous rompt encore une fois le souffle, et fasse frémir les forêts hallucinées de nos poitrines dénudées en cette nuit ardente, que l'espérance nous revienne avec la violence montante de son regard qui flamboie au-dessus du Grand Continent, au-dessus des hautes vallées d'Engadine, au-dessus des neiges noires de l'Himalaya.

                                                   Jean Parvulesco

Extrait du Cahier Jean Parvulesco, publié en 1989, sous la direction d'André Murcie et Luc-Olivier d'Algange, aux éditions Nouvelles Littératures Européennes.

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dimanche 3 novembre 2013

L'herméneutique, vitrail du Sens.

On s'accorde en général à dire que l'art de l'herméneutique, tel que nous le connaissons en Occident, apparaît à Alexandrie, sous le règne de Ptolémée Soter, et sous le signe d'Hermès-Thoth, messager des dieux. Loin de se réduire à une simple analyse ou exégèse des textes, l'herméneutique est d'abord un art de l'interprétation infinie qui, au moyen de signes, porte témoignage de ce que Philon d'Alexandrie, nomme le Logos intérieur, dont l'abîme de transparence s'ouvre sur la connaissance divine.

" La réalité que l'artiste doit enregistrer est à la fois matérielle et intellectuelle. La matière n'est réelle que parce qu'elle est l'expression de l'esprit". Ce propos de Marcel Proust pourrait servir d'exergue à toute méditation et toute pratique herméneutique. Pour l'herméneute, les signes et les mots n'ont de réalité qu'en tant que traces de l'esprit, chiffres d'un Sens qui est la réalité même, centrale et polaire, d'où toutes les réalités contingentes tiennent leur importance particulière.

A cet égard, l'herméneutique relève moins d'une explication de texte que d'un implication de l'homme dans une ascèse du Sens dont il pressent la clarté et dont il désire s'illuminer. Rien, dès lors, ne saurait être moins austère et plus aventureux que l'herméneutique, car, à chaque instant, ce que nous pressentons peut nous échapper, nous éblouir ou nous mentir. Le Sens d'une œuvre n'est jamais le résultat de cette agilité intellectuelle qui suffit à résoudre les rébus ou les mots-croisés. Le Sens n'est pas un objet, mais, dirions-nous, en nous souvenant de Rainer-Maria Rilke, un Ange,-  et "tout Ange est terrible...".

Si tout d'abord le Sens ne s'offre à nous qu'à travers des voiles et des nuées, ce n'est pas sans raison. Le Sens est le Graal dont la vision transfigure et glorifie mais peut aussi nous réduire en cendres. Ainsi les herméneutes devront-il être non pas d'austères ou arrogants spécialistes, mais, selon la belle formule Nietzsche "des hommes profonds et joyeux, avec des âmes mélancoliques et folles".

Parmi les diverses ruses du  nihilisme professoral, l'une des moins honorables, fut sans doute d'avoir voulu faire de Nietzsche un précurseur du matérialisme moderne. Celui qui ne croit en rien, comment serait-il le tragique jouet des dieux ? Comment chanterait-il l'éternité et l'anneau du retour ? Pourquoi si le Rien domine, s'évertuer à sauver un idéal de qualité humaine, de courtoisie et de bon goût, et placer tout cela, par surcroît, sous l'égide du Mage Zoroastre ? Ainsi que le fait remarquer George Gusdorf: "Le nihilisme à la mode de notre temps, menue monnaie du scientisme du siècle dernier et résurgence abâtardie de l'esprit des Lumière, n'a rien à voir avec l'esprit romantique. Au surplus, le thème de la mort de Dieu, chez Nietzsche ne revêt pas la signification qu'il a chez nos contemporains. Le Dieu mort des religions établies, dénoncé par Nietzsche évoque bien plutôt les formules de Schleiermacher dans le Discours sur l'écriture sainte devenue le mausolée de la religion, un monument attestant qu'un grand esprit était là qui n'y est plus. Nietzsche aussi s'est grandement intéressé à l'herméneutique, à la genèse et à la valeur du Sens dans le devenir de la pensée."

La part essentielle de l'herméneutique tremble sur le miroir du désir et du pressentiment. L'herméneute sait d'avance que tout ne peut être dit ou exposé dans l'évidence d'une formulation qui satisferait aux exigences didactiques. Tout lui est alors sacramentum, signe d'une chose cachée, à commencer par sa propre vie. Procession liturgique de l'âme à travers les signes de plus en subtils d'une réalité intérieure, l'herméneutique nous montre que toute chose dérive d'une source unique, hors d'atteinte, et que toute chose, tout instant, peut en recevoir la scintillante fraîcheur et la profonde mémoire.

L'éclaircie de l'être, n'est pas une explication de l'être mais une implication de "l'essence de l'homme dans la vérité de l'être" pour user d'une expression familière aux lecteurs de Marin Heidegger. L'éclaircie de l'être en nous-même fait de notre œuvre l'autobiographie du monde. Le sens ésotérique de la Genèse est celui de notre éveil à l'esprit, instant polaire, éternisé, de notre reconnaissance, - par laquelle nous célébrons la splendeur de la Création, sa vertu miroitante.

Reconnaissance et résurrection du Sens, l'herméneutique guerroie contre l'oubli de l'être. Elle est ce qui vivifie l'esprit sous les cendres de la lettre morte des religions réduites à leurs aspects purement extérieurs. Vouée à la réprobation des progressistes comme des littéralistes, ou des fondamentalistes, qui refusent l'idée d'un Sens qui transcende l'histoire, l'herméneutique poursuit, envers et contre tout, son œuvre, quelque peu clandestine il est vrai, mais porteuse des prestiges que surent y reconnaître ces proches ainés, les Romantiques Allemands.

Tel est bien le miracle heureux qu'à travers les divers fanatismes dévots ou agnostiques, l'herméneutique se soit frayée un chemin jusqu'à nous, chemin qui traverse les teintes, au sens alchimique, des époques hellénistiques, romanes et romantiques, et par lequel nous témoignons de notre fidélité à la Tradition, et à sa primordialité, dont le sens est au-delà toute temporalité.

Le discours universitaire et savant ayant renoncé à l'expérience de la transcendance, à quelques exceptions près, que nous ne manquerons pas de saluer; le discours théologique, quant-à-lui, se réduisant trop souvent à de superficielles apologies, celui qui désire aller à la rencontre du grand art de l'herméneutique devra sans doute se tourner de plus en plus vers la création littéraire ou poétique, - là où l'immémorial demeure présent, et présence, sous les atours de l'éternelle juvénilité du chant.

Ainsi O.V.de L. Milosz fut, dans l'essence de sa pensée, le contemporain de l'Apocalypse de Saint-Jean dont il écrit un commentaire éblouissant d'audace. De même, Saint-Pol-Roux le Magnifique, s'affirme "symboliste comme Dante" et laisse refluer en la substance vive de sa poésie les images homériques et les nuances patristiques.

On peut dire, en ce sens, qu'il n'existe pas de grand poète "moderne". Toute œuvre poétique est d'abord l'espace sacré où reviennent vers nous, de la nuit des temps, des symboles immémoriaux. Antonin Artaud va s'initier aux rites primordiaux des Tarahumaras, de même que Lecomte de l'Isle va confondre sa voix avec celle de l'hymne védique et chanter Suryâ en des temps, non moins que les nôtres, dominés par des normes utilitaires et profanes. D'où cet échange entre le sens de l'être, dont témoignent les poètes et l'être du Sens qu'établissent les doctrines ésotériques. L'Esprit, plus que jamais, souffle où il veut.

Alors que la critique matérialiste et la création poétique se situent dans des espaces radicalement différents l'un de l'autre, la poésie et l'herméneutique sont l'approfondissement l'une de l'autre. La poésie est l'herméneutique du monde et l'art de l'interprétation infinie des saisons, des astres, des paysages et des désirs, - de même que l'herméneutique ressuscite dans les signes et les mots, le Sens de la vision qui les suscita: fulgurance du regard échangé.

Tel est peut-être le premier enseignement de la poésie, en accord l'enseignement de toutes les aurores mystiques ou religieuses: nous ne pouvons réellement voir la fleur, la pierre ou la nuit que pour autant qu'elles nous regardent.

                                                                  Luc-Olivier d'Algange 

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Lectures pour Frédéric II, éditions Alexipharmaque
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vendredi 1 novembre 2013

Le beau murmure des sages abeilles du Pays

" Nous sommes les abeilles de l'Invisible. Nous butinons éperdument le miel du Visible pour l'accumuler dans la grande ruche d'or de l'Invisible".
                                                                Rainer Maria Rilke

"Bien respirer un beau poème, c'est boire l'or astral des Alchimistes, c'est retrouver la respiration cosmique de la vie et de l'âme, inspiration et expiration"
                                                                    Gaston Bachelard


Les réponses sont dans les Songes. Quiconque a prêté attention aux messages qui lui parviennent par la diplomatie des Songes, quiconque s'est trouvé, par quelque raison mystérieuse, mis en demeure de ne pas se satisfaire de la profanation universelle, quiconque a su faire de la fidélité, la gardienne de principes révélés en certaines heures heureuses de son existence, se trouve déjà engagé, et souvent plus loin qu'il ne le pense, dans la Voie royale des alchimistes. " L'étude engendre la connaissance. La connaissance suscite l'amour. L'amour dévoile la ressemblance. La ressemblance produit l'abondance, encore nommée communauté ou familiarité. La communion génère la confiance. La confiance, la vertu. La vertu la dignité. La dignité, la puissance et la puissance réalise le Miracle." (Gérard Dorn).

Science à la fois royale et sacerdotale, l'Alchimie unit les ressources des traditions occidentales et orientales. Le traité d'Alchimie ignore les clivages historiques ou culturels. S'inscrivant dans une histoire sacrée dont les histoires profanes, y compris les histoires les religions, ne sont, selon la formule de Platon, que "les ombres mouvantes", les alchimistes vont se référer aussi bien aux traditions bibliques qu'aux traditions païennes. Melkitsedeq, qui est, selon Saint Paul "Roi de justice, ensuite Roi de la Paix, qui est sans père, ni mère, sans généalogie, qui n'a ni commencement ni fin..." va côtoyer Jason et les Argonautes partis à la recherche du Jardin des Hespérides. Les Abeilles d'Aristée, qu'évoque Virgile dans ses Géorgiques, rejoindront, à la pointe, l'inspiration de Milosz: "Maintenant le profond, terrible et beau murmure des sages abeilles du Pays t'enseignent la langue oubliée (aux lourdes et tremblantes syllabes de miel sombre) des livres noyés de Yasher".

L'histoire sacrée échappe aux déterminismes et aux particularismes qui sont les moteurs même de l'histoire profane. L'histoire sacrée se fonde sur les filiations spirituelles qui outrepassent la chronologie. " Il y a, écrit Milosz, dans L'Epitre à Storge, une nécessité de substituer au concept enfantin d'une éternité de succession divisée en passé, présent et avenir, celui de simultanéité ou plutôt d'instantanéité." L'homme qui, par l'expérience visionnaire, reçoit le message philosophal, devient le contemporain de ses augustes prédécesseurs. Plus on remonte en amont vers le principe lumineux de l'être, et moins nous sommes enchaînés à la pesante, mais non moins illusoire, chaîne des effets et des causes. Délivrés de l'illusion, de la pénombre caractéristique du monde profane, de cette léthargie, de cette amnésie où nous maintient le Règne de la Quantité, une immense légèreté nous saisit et nous sommes entraînés dans les nues, vers les hauteurs où la lumière devient palpable.

Le paradoxe hermétique est que ces hauteurs sont symboliquement identiques aux profondeurs. Plus nous allons à la conquête des profondeurs de la matière et plus le souvenir des hauteurs torrentueusement éveille l'image du "Soleil de la mémoire", car toujours, selon la sagesse alchimique, le soleil est au cœur. Milosz encore: "Je me plais si fort dans la solitude de mon promontoire et le Soleil de la mémoire m'a fait connaître tant de richesses que je rougirais d'apercevoir autre chose dans ma découverte qu'un secret hermétique très-ancien hérité."

L'héritage, s'il s'agit du secret hermétique, nous établit dans une réalité "sans commencement et sans fin", une réalité d'autant plus certaine qu'elle se fonde non plus sur le temps évanoui mais sur l'éternité de l'instant, - île dorique, immobile, gardienne de l'or du temps dans le chaos des apparences. Quand bien même nous sommes submergés par la tourmente des aléas, l'Ile hyperboréenne de l'instant, où règne le dieu dorique de la lumière, demeure scomme le Soleil de la mémoire: tel est le principe du Noble Voyageur fidèle aux principes de la chevalerie spirituelle: "Revêtez-vous, dit Saint-Paul, de toutes les armes de Dieu. Ayez à vos reins la vérité pour ceinture; mettez pour chaussures à vos pieds, le zèle que donne l'évangile de paix, prenez par-dessus tout cela le bouclier de la foi; prenez le casque du salut et l'épée de l'Esprit qui est la Parole de Dieu".

La plus forte résolution est nécessaire au commencement de l'Œuvre, qui est nommée par les alchimistes, l'Œuvre-au-noir, - c'est alors toutes les ténèbres en soi et autour de soi qu'il faut défier, avant de pouvoir espérer la Visitation du Verbe. Mais ce défi sera non point un défi replié sur la crainte, mais un défi de sérénité. La sagesse philosophale dément, par sa sérénité lumineuse, la folie du monde. La sérénité est la porte lumineuse donnant sur la Délivrance ultime, pour reprendre la formule de Grégoire de Nysse "de commencements en commencements qui n'ont pas de fin..." De Grégoire de Nysse, aussi, cette phrase qui éclaire jusqu'aux tréfonds le dessein alchimique: "Le Logos joue avec les cieux, donnant à l'univers toutes sortes de formes".

Si le monde des formes n'a rien de hasardeux, si donc nous pouvons y retrouver, dans la nature même, des hiéroglyphes sacrés, nous comprenons alors en quoi la prodigieuse espérance alchimique est fondée. L'herméneutique alchimique, loin d'être une "projection" de l'inconscient humain sur une nature qui lui serait radicalement étrangère, toucherait ainsi à une forme de vérité universelle, dépassant l'opposition ordinaire du sujet et de l'objet, de l'intérieur et de l'extérieur. "L'au-delà de tout, dit Grégoire de Nysse, est aussi le tréfonds de tout". 

Ce qui est en jeu dans l'Alchimie appartient au cosmos, mais appartient aussi à la transcendance. Le cosmos, pour l'alchimiste, est transfiguré par la Visitation du Verbe: " Celui qui interroge la nature, écrit Origène, et celui qui interroge les écritures, aboutiront nécessairement aux mêmes conclusions..." Encore faut-il que l'interrogation soit herméneutique, et non policière. Entretien infini avec l'écriture et le monde, et non sommation. Là où  la science profane dénombre et utilise, la science hermétique déchiffre et contemple.

Œuvre de glorification de l'être, l'Alchimie, dans l'exactitude même des opérations qu'elle requiert, dans l'exigence de ses spéculations, participe d'une gnose. Par l'identité qu'elle présume entre le Livre et le monde, elle accomplit sur le feu tournant qui révèle successivement les états cachés de la matière, une véritable procession liturgique qui consacre, et sauve de l'insignifiance et de l'oubli, les espaces et les temps qui participent de son passage. Le cosmos qui, ainsi que l'écrit Jean Biès, "est à la fois ordre et parure", est redimé par l'Œuvre qui fait de la parure, l'essence de toute œuvre promise par la rencontre de l'homme et de Dieu, et de l'ordre, un ordre sacré.

                                                                  Luc-Olivier d'Algange

Extraits de L'Etincelle d'Or, notes sur la Science d'Hermès, éditions Les Deux Océans

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jeudi 31 octobre 2013

Un poème de Jean Parvulesco, extrait de "India", éditions Style.

Pour les nuages argentés d'Ecosse



le fondement de la poésie est l'espérance, comprenons
l'envol prémonitoire des grouses dans les bruyères
teintes en rouge; avec leurs tabliers en cuir bouilli,
avec le goût amer de la confession au fond de la gorge,
les intermédiaires avides de continuation s'égayent à
travers les collines: parfois une jeune femme apparaît,
que le malheur avait poussé vers les Portes de Plomb:

quand traversée des rivières ancestrales, sa chair
s'attendrit, on la dépouille de se blanche tunique, et salée
celle-ci rejoint l'hommage à la Méridienne, sous l'allée.



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mercredi 30 octobre 2013

La discrète diaprure des profondeurs

S'aventurer dans les profondeurs ! Rien n'est plus étranger à la mentalité moderne qui, en toutes choses, se contente de plans et de surfaces. Univers de grandes surfaces et de vastes planifications, le monde moderne s'impose comme un universel nivellement par le bas. L'homme devient plat comme une image et ne retrouve le volume que dans un monde virtuel où son imagination même est contrôlée par les "concepteurs". Face à ce monde, l'Alchimie est, pour le rebelle, le véritable "recours aux forêts" pour reprendre la formule d'Ernst Jünger. La baudelairienne forêt de symboles en laquelle nous sommes invités par les traités d'Alchimie est riche de ces "sentes qui ne mènent nulle part" qu'évoquait Heidegger, car elles conduisent vers l'essentiel, - qui est de reconnaître que nous sommes toujours , à chaque instant, et déjà, au cœur de l'être.

Les "sentes forestières" dont abondent les traités et l'iconographie alchimique ne suscitent tant de réprobation et de désarroi que parce qu'ils nous délivrent du contrôle et de l'évaluation utilitaire. Certes, l'amateur d'œuvres philosophale risque de se perdre, mais ce péril, par l'exigence chevaleresque qui l'affronte, est lui-même salvateur. En nous aventurant, nous échappons au pire danger qui est de vivre sans jamais connaître la moindre aventure. Ainsi que l'écrit le poète latin: " Il est nécessaire de naviguer, mais il n'est pas nécessaire de vivre". La voie alchimique, pour labyrinthique qu'elle puisse paraître, n'en reconduit pas moins la pensée vers son propre sens, et l'âme vers son propre centre. Ne faut-il pas se perdre de vue pour retrouver la splendeur du Soi dissimulé sous les écorces mortes ?

L'art alchimique, comme tout grand art, modifie radicalement celui qui le pratique. L'alchimiste lancé à la poursuite du Cerf dans la forêt des hautes figures et des feuillages orphiques risque, certes, de manquer sa proie, d'être privé, au dernier moment, de l'expérience de la Merveille, - mais sa victoire sur la banalité et la médiocrité est déjà acquise, et sa nature propre, rendue plus ardente et plus subtile par son cheminement, est déjà ennoblie, rendue autre, par l'approche de la surnature dissimulée sous les œuvres de la nature. Ce qui est donné à l'alchimiste aux confins de sa quête n'est donné qu'à lui seul, et lui-seul peut en faire un noble usage: " C'est bien à tort, écrit Simone Weil, que l'on a pris les alchimistes pour les précurseurs des chimistes puisqu'ils regardaient la vertu la plus pure et la sagesse comme une condition indispensable au succès de leurs manipulations, au lieu que Lavoisier cherchait, pour unir l'oxygène et l'hydrogène en eau une recette susceptible de réussir aussi bien entre les mains d'un idiot ou d'un criminel."

A chacun de se retrouver au centre de son propre labyrinthe ! Les traités guident le chercheur mais ils ne planifient aucune découverte. La chasse subtile dont parle Ernst  Jünger connaît des indices, des signes et des intersignes, mais la rencontre avec la proie, aussi ardemment désirée qu'elle puisse être, est toujours imprévue. Seul le labyrinthe peut conduire au centre car le centre est à la fois caché et révélé; l'instant des retrouvailles avec le centre appartient à chacun dans le mystère qui, selon la formule d'Al-Hallâj, le fait "un unique pour un unique". Ainsi que l'écrit Maître Eckhart: " Le fond de Dieu et le fond de l'âme ne sont qu'un seul même fond".

L'herméneutique alchimique, à la différence des explications rationnelles, reconnaît la vertu de la dualitude, qui est tout autre chose que le dualisme. L'arborescence ne la déroute pas, ni la multiplicité des interprétations, ni la diversité des appellations, car selon l'angle de la lumière, le sens change d'aspect et il est juste de lui trouver d'autres noms, de même que les noms, à leur tour, peuvent changer selon l'éclairage du sens qui tombe sur eux. Ces métamorphoses, si déroutantes, sont, en Alchimie, le principe du feu de roue qui, à l'intérieur comme à l'extérieur de la matière alchimique, va révéler la multiplicité des états de l'être.

L'être ne se réduit pas à un seul état comme l'imaginent les théories mécanistes ou matérialistes, de même qu'un texte ne se réduit pas à une seule explication. Le feu de roue embrase successivement 
les aspects divers du réel, de même que la sagesse du Midi, comme l'écrit Michel Maier dans L'Atalante fugitive, "domine toutes choses, pénètre à droite jusqu'à l'Orient, à gauche jusqu'à l'Occident, et embrase la terre entière."

Le labyrinthe est le cheminement du chevalier de l'Art Royal car la réalité même est tissée, et notre humaine intelligence, telle une rosée matinale, repose sur l'entrecroisement des fils. Tour à tour eau aérienne, eau divine, eau de l'abîme, eau ardente, l'intelligence alchimique entre dans le tissu du monde, art subtil par excellence et par étymologie, où l'exigence poétique retrouve la langue des oiseaux. L'homme qui se consacre à cette connaissance sera, selon l'admirable formule de Milosz, "un instrument dans la main des Anges". Une autre logique se fait jour, en révélant le jour secret enclos dans la nuit de la Parole Délaissée, - une logique non plus titanesque mais divine. Ouverte sur l'histoire sacrée, elle est confiance et non plus arrogance, consentement à la discrète diaprure des choses reposant dans le mystère de l'être comme à l'abri des forêts, et non plus dans l'éclairage artificiel tel que voulut l'imposer le rationalisme moderne: "Avant d'entreprendre la grande conquête du ciel, écrit Milosz, il nous faut donc nous habituer à considérer notre chère Raison non comme une qualité indépendante, mais seulement comme le complément d'une puissance intérieure obscure jusqu'à ce jour et involuée."

Le Verbe est cette puissance intérieure que Milosz définit comme "quelque chose de doux, de profond, de tendre, quelque chose d'énorme et d'infinitésimal, rompant la monotonie patiente". Ni ceci, ni cela, - expérience de la contradiction vécue et nuptialement transfigurée, acceptée dans le secret de cette Foi véritable qui n'est autre que la gnose amoureuse: "Accepte ce présent, écrit Goethe, tissé de parfums d'aube et de clairs soleils. C'est le voile de la poésie reçu des mains de la vérité"

                                                                Luc-Olivier d'Algange

Derniers livres parus:

Lectures pour Frédéric II, éditions Alexipharmaque
Lux Umbra Dei, éditions Arma Artis (collection "Traités diamantins")

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voir aussi: http://cahiersdeladelie.hautetfort.com